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Description de Vicence en 1739

février 22, 2012

Vicence n’est pas aussi grand que Vérone, et à mon gré ne la vaut
à aucun égard ; cependant toutes les maisons considérables y sont d’une
architecture  régulière et admirable, fort au-dessus de celle que l’on vante
à Ornes. Le fameux Palladio, le Vitruve de son siècle, était natif de
Vicence. On prétend qu’ayant reçu quelque mécontentement de la
noblesse de sa ville, il s’en vengea indirectement en mettant à la mode
le goût des façades, dont il leur donnait des dessins magnifiques, qui
les ruinèrent  tous dans l’exécution. En effet, on ne voit à chaque édifice
que façades de toutes sortes de manières, surtout d’ionique (c’était
son ordre favori), avec tous les combles chargés de statues, trophées
et autres embellissements. Ce serait une ridiculité que de vouloir citer
ces maisons, vu la quantité, sauf cependant le palais Montanari et celui
des Chiericati qui font la face d’une petite place de Vicence.

Avec cela,non seulement cette ville n’est pas belle, mais elle m’a paru laide et désagréable. Ces belles maisons, outre qu’elles ont l’air triste, ont pour
acolytes de méchantes chaumières qui les défigurent tout à fait. Bref,
Vicence  a l’air pauvre, sale et mal tenu presque partout. Son plus bel
endroit est la place où est le palais de la Ragione, c’est-à-dire de la Justice.
Le toit est tout de plomb, d’un dessin ovale assez singulier. Ce vaste et singulier ouvrage de Palladio fait un grand ornement à cette
place , aussi bien que le palais du Capitaine et le Mont-de-Piété, où l’on
pratique  l’usure pour le secours des pauvres gens. Bien entendu, cependant,que ces deux derniers palais sont fort au-dessous du premier, qui, outre sa décoration de marbre, a une tour que je crois plus haute que celle de  Crémone et plus svelte. Le dedans du palais me parut fort médiocre, pour ce que j’en vis, n’ayant pu pénétrer qu’à la première place,
parce que le podestat recevait actuellement une visite de cérémonie de
l’évêque. En récompense, je vis sa marche, qui avait bien aussi bon
air que tout le sénat de ces mercadants de Gênes. La garde des Dalmates ou Albanais précédait, vêtus précieusement à la grecque, comme
les janissaires. Monseigneur était dans un superbe carrosse d’ébène doré,
suivi de deux autres pareils ; le tout attelé de chevaux de la dernière
beauté. Les équipages, du podestat étaient verts et galants, convenablement à son âge. C’est un joli jeune homme de vingt-quatre ans, enseveli
 dans une perruque hors de toute mesure, de toute vraisemblance,
et vêtu d’une veste rouge et d’une longue robe noire, come celle de moussou
Pantalon (…).
En parlant de Vicence, il faut toujours revenir à l’architecture et à
Palladio. Au bout du Campo Marzo, promenade agréable, il a élevé
un arc de triomphe à la manière de l’antique, de ce goût simple qui
fait la véritable beauté : c’est, si je ne me trompe, son plus beau morceau.Près de là est le jardin du comte Valmarano. Je crois que c’est
à cause de l’inscription ridiculement fastueuse qu’il a mise sur la porte et que vous trouverez dans tous les voyages, que les relations, mêmes les plus fades, se sont donné le mot pour dénigrer ce jardin, qui cependant, quoique déchu de son ancienne beauté, m’a paru encore actuellement très agréable. Revenons à Palladio. Pour faire voir qu’il connaissait à fond la structure des théâtres des anciens Romains, il en a bâti un en petit, tout à fait pareil aux leurs. Ce morceau, qui n’est pas un des moins curieux de Vicence, est formé en demi-cercle à gradins  terminé par une colonnade dans les interstices de laquelle son! des petites loges et des escaliers qui montent à une galerie, laquelle fait le couronnement de l’ouvrage. C’est là la place des spectateurs. Quant à celle des acteurs, elle est dans une plate-forme au bas des gradins, et vis-à-vis sont les scènes d’où sortent les acteurs, posées sur un terrain en talus et en sculpture. Ces scènes sont faites, non comme Ies
nôtres, mais comme des rues de ville, aboutissant toutes de différents
sens à une place publique, figurée par la plate-forme. Dans ce théâtre
de Palladio, les scènes forment une ville effective de bois et de carton
Ceci sert fort bien à expliquer tant d’apartés et de longs discours qui
se trouvent dans les comédies anciennes, où quelquefois deux ou trois
troupes d’acteurs parlent en même temps, sur le théâtre, de choses différentes,sans s’entendre ni s’apercevoir, ce qui se comprend fort bien,
quand on voit que les différents acteurs pouvaient être placés dansplusieurs rues où les spectateurs les découvraient, sans qu’ils pussent se
découvrir les uns les autres. Cette espèce de théâtre a sur les nôtres
l’avantage que tout le monde, par cette disposition circulaire, est près
des acteurs, et que la voix montant toujours, on entend également bien
partout. Mais, outre que ces sortes de théâtres ne sont bons qu’en très
grand, comme les faisaient les Romains, et non en petit, ils seraient
très incommodes pour les dames ; et c’est un défaut capital que lespectacle , au lieu d’être vu de bas en haut comme cela se doit, est toujours plongé de haut en bas ; ce qui seul suffirait pour faire préférer la forme des nôtres. Aussi on ne s’en sert point pour les pièces dramatiques,
mais seulement pour donner des bals et pour les séances publiques des
académiciens. Après avoir vu les ouvrages publics de Palladio, nous
allâmes voir sa propre maison, où nous aperçûmes que, dans un fort
petit espace, il avait rassemblé toute l’architecture extérieure et toutes
les incommodités intérieures qui se pouvaient trouver dans le terrain.
Je crois que j’ai fait partout un chapitre particulier de la coiffure
des  femmes. Ici elles se couvrent la tête de trois ou quatre milliers d’épingles à grosses têtes d’étain ; cela ressemble à un citron piqué de clous de girofle. A Padoue, elles s’affublent d’une grande mante de satin
noir qui retombe sur le dos, puis sur le devant en écharpe. Celles-là
semblent  figurer le sacrifice d’Iphigénie. (Cela s’entend toujours du peuple
; car les gens de condition, hommes et femmes, sont partout vêtus
comme en France.)  Je ne suis pas encore si sensible au plaisir de voir les belles choses des villes qu’à celui de jouir du spectacle de la campagne dans ce payscharmant. Peut-être que le terrain qui est entre Vicence et Padoue vautseul  le voyage d’Italie ; surtout pour la beauté des vignes qui sont toutes montées sur des arbres dont elles recouvrent toutes les branches, puis, en retombant, elles retrouvent d’autres jets de vignes qui descendent de l’arbre voisin, avec lesquels on les rattache, ce qui forme,
d’arbres à autres, des festons chargés de feuilles et de fruits. Tout le
chemin est ainsi garni d’arbres plantés en échiquier ou en quinconce,
il n’y a point de décoration d’opéra plus belle ni mieux ornée qu’une
pareille campagne.

Charles de Brosses (1709-1777 ) Lettres familières écrites d’Italie ,Paris 1858.

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