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Venise 1833, par François René de Chateaubriand.

février 23, 2012

On peut, à Venise, se croire sur le tillac d’une superbe galère à l’ancre,
sur le Bucentaure, où l’on vous donne une fête, et du bord duquel vous
apercevez à l’entour des choses admirables. Mon auberge, l’hôtel de
l’Europe, est placée à l’entrée du grand canal en face de la Douane
de mer
, de la Giudecca et de Saint-Georges-Majeur. Lorsqu’on remonte
le grand canal entre les deux files de ses palais, si marqués de leurs siècles,
si variés d’architecture, lorsqu’on se transporte sur la grande et
la petite place, que l’on contemple la basilique et ses dômes, le palais
des doges, les procurazie nuove, la Zecca, la tour de l’Horloge, le
beffroi de Saint-Marc, la colonne du Lion, tout cela mêlé aux voiles et aux mâts des vaisseaux, au mouvement de la foule et des gondoles, à l’azur du ciel et de la mer, les caprices d’un rêve ou les jeux d’une imagination orientale n’ont rien de plus fantastique. Quelquefois Cicéri peint et rassemble sur une toile, pour les prestiges du théâtre, desmonuments de toutes les formes, de tous les temps, de tous les pays,de tous les climats : c’est encore Venise.
Ces édifices surdorés, embellis avec profusion par Giorgione, Titien,
Paul Véronèse, Tintoret, Jean Bellini, Pâris Bordone, les deux Palma,
sont remplis de bronzes, de marbres, de granits, de porphyres, d’antiques précieuses, de manuscrits rares ; leur magie intérieure égale leur magie extérieure ; et quand, à la clarté suave qui les éclaire, on découvre les noms illustres et les nobles souvenirs attachés à leurs voûtes,
on s’écrie avec Philippe de Comines : « C’est la plus triomphante cité
que j’aie jamais vue ! »
Et pourtant ce n’est plus la Venise du ministre de Louis XI, la Venise
épouse de l‘Adriatique et dominatrice des mers ; la Venise qui donnait
des empereurs à Constantinople, des rois à Chypre, les princes à la Dalmatie, au Péloponnèse, à la Crète ; la Venise qui humiliait les Césars
de la Germanie, et recevait à ses foyers inviolables les papes suppliants ;
la Venise de qui les monarques tenaient à honneur d’être citoyens, à
qui Pétrarque, Pléthon, Bessarion léguaient les débris des lettres grecques
et latines sauvées du naufrage de la barbarie ; la Venise qui, république
au milieu de l’Europe féodale, servait de bouclier à la chrétienté ;
la Venise, planteuse de lions, qui mettait sous ses pieds les remparts
de Ptolémaïde, d’Ascalon, de Tyr, et abattait le croissant à Lépante ;
la Venise dont les doges étaient des savants et les marchands des chevaliers; la Venise qui terrassait l’Orient ou lui achetait ses parfums,
qui rapportait de la Grèce des turbans conquis ou des chefs-d’oeuvre
retrouvés ; la Venise qui sortait victorieuse de la ligue ingrate de Cambrai
; la Venise qui triomphait par ses fêtes, ses courtisanes et ses arts,
comme par ses armes et ses grands hommes ; la Venise à la fois Corinthe,
Athènes et Carthage, ornant sa tête de couronnes rostrales et de
diadèmes de fleurs.

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