février 25, 2012

Description de Vérone en 1850 Théophile Gautier  

Vérone, dont on ne peut prononcer le nom sans penser à Roméo et
Juliette, dont le génie de Shakespeare a fait deux êtres réels que l’histoire
voudrait accepter, se présente à l’oeil du voyageur d’une façon
assez pittoresque. On suit quelque temps l’Adige, qu’enjambe un grand
pont singulier de briques rouges, avec des arches démesurées, des parapetsdentelés en créneaux moresques, comme les murailles de Séville,et des escaliers qui empêchent les voitures d’y passer. Des tours rougesau faîte tailladé en scie déchiquètent fort convenablement l’horizon,et une belle porte antique, composée de deux ordres de colonnes etd’arcades superposées, reçoit majestueusement les pèlerins.

Les Capuletti et les Montecchi pourraient encore se quereller dans
les rues de Vérone, et Tybalt y tuer Mercutio ; la décoration n’est pas
changée : La tragédie de Shakespeare est merveilleusement exacte. A
Vérone, comme dans une ville espagnole, il n’y a pas une maison sans
balcon, et l’échelle de soie n’a qu’à choisir. Peu de villes ont mieux
conservé le cachet moyen âge : les arcades ogivales, les fenêtres en trèfles,les balcons découpés, les maisons à piliers, les coins de rue sculptés,les grands hôtels aux marteaux de bronze, aux grilles ouvragées,
où l’entablement couronné de statues brille de détails d’architecture
que le crayon seul peut rendre, vous reportent aux temps passés, et l’on
est tout étonné de voir circuler dans les rues des gens habillés à la
moderne et des uhlans autrichiens.

Cet effet est surtout sensible à la place du Marché, encombré de pastèques,de citrons, de cédrats et de tomates. Les maisons, coloriées de
fresques par Paolo Albasini, avec leur mirador saillant, leurs ornements
sculptés, leurs piliers robustes, ont la physionomie la plus romantique ;
des colonnes à chapiteau compliqué achèvent de faire de cette place
un merveilleux motif pour les aquarellistes et les décorateurs. C’est
l’endroit le plus animé de la ville. On ne voit que femmes aux fenêtres
et sur les portes, et la foule fourmille entre les éventaires et les marchands.

Entre la tombe apocryphe de Juliette, espèce de cuve de marbre rougeâtre,à demi enterrée dans un jardin, les tombeaux en pleine rue des
Scaligers, et l’ampithéâtre antique, nous avons choisi, ne pouvant tout
visiter, l’arène romaine, mieux conservée encore que le cirque d’Arles.
Il ne manque à cette arène que l’enceinte extérieure dont cinq ou six
arcades restées intactes rendent la restauration du reste extrêmement
facile: quelques semaines de réparation permettraient d’y recommencer
les jeux sanglants du cirque. Tout en montant et en descendant les
gradins, aussi purs d’arêtes que s’ils avaient été taillés d’hier, nous nous
disions : quelle admirable place de taureaux on ferait ici, et comme
Montés, Chiclanero, Cucharès, donneraient de belles estocades aux taureaux de Gaviria et de Veraguas sur cette arène qui a bu le sang des
lions et des gladiateurs ! On reconnaît les loges des belluaires et des
animaux féroces, les entrées et les sorties des acteurs, les vomitoires
du peuple ; la sentine absorbante pour l’écoulement des eaux après les
naumachies se distingue parfaitement, il ne manque que le public couché
dans la poussière des Josaphat. Comme si on avait voulu donner
une échelle de la médiocrité moderne comparée à la grandeur antique,
on a bâti un théâtre en planches dans l’intérieur de l’arène, dont il couvre
à peine quelques gradins ; vingt-deux mille personnes pouvaient
s’asseoir à l’aise dans l’amphithéâtre romain.

En nous rendant à la station du chemin de fer qui relie Vérone à
Venise, nous remarquâmes un mouvement de troupes, des roulements
de tambour, et beaucoup de gens se dirigeant du même côté ; on nous
dit qu’on allait fusiller sept brigands, et que la veille on en avait fusillé
cinq. Si le temps ne nous eût manqué, nous aurions été voir cette exécution qui dans notre pays nous eût fait fuir, car en voyage la curiositéva quelquefois jusqu’à la barbarie, et les yeux qui cherchent le nouveau ne se détournent pas d’un supplice si le bourreau est pittoresque
et si le patient est d’une bonne couleur locale.

Heureusement le sifflet du chemin de fer nous fit renoncer à cette
pensée cruelle, et nous nous assîmes dans le wagon, divisé d’un bout
à l’autre par un corridor, et où avaient déjà pris place deux vénérables
capucins, les premiers moines que nous voyions. Il était six heures. A
huit heures et demie nous devions arriver à Venise.

 Théophile Gautier (1811-1872) Italia ,  Paris 1852.

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